Jeudi 20 novembre 2008

Source : http://caccomo.blogspot.com/2008/11/crise-bancaire-monnaie-et-confiance-un.html


Crise bancaire, monnaie et confiance : un malentendu profond

Il y a quelque chose de désespérant à voir la plupart des consciences qui se proclament humanistes et éclairées rebondir sur la crise bancaire pour montrer du doigt ceux qui ont précisément consacré leur énergie et leur talent à dénoncer le système bancaire moderne qui a été voulu par les gouvernements.

Milton Friedman a dit du XX° siècle qu’il était « l’âge de l’inflation » car il ne peut y avoir de dérapage monétaire que s’il y a centralisation/monopolisation de l’offre de monnaie. C’est aussi le siècle qui a connu la crise de 1929 puis la crise actuelle. Or Milton Friedman a rebondi sur un débat majeur dans la théorie bancaire qui oppose les partisans du « free-banking » aux partisans du « central-banking ». Les premiers croient aux capacités d’autorégulation d’un marché bancaire réellement libre comme il a existé pendant la période de l’étalon-or. Dans ce contexte, la « bonne monnaie chasse la mauvaise », les banques qui créent trop de billets par rapport à leur contrepartie en réserve (en or) ayant tendance à être éliminées par le processus concurrentiel. Ainsi, la masse monétaire globale est stabilisée. Par contre, les partisans du « central-banking » propose la création d’une banque centrale destinée à contrôler et réguler l’activité des banques commerciales, le marché libre n’étant pas apte selon eux à éviter les crises bancaires liées au dérapage de la masse monétaire mise en circulation par des établissements de crédits non réglementés.

Dans la foulée du succès des théories keynésiennes, qui préconisent d’utiliser la masse monétaire comme un outil de politique économique (politique monétaire), ce qui constitue au passage un détournement du rôle de la monnaie (et donc une altération de sa valeur réelle), il fallait donner un pouvoir de monopole en terme de création de billets (une des composantes de la masse monétaire globale) et décrocher ainsi la valeur des billets de banque de toute référence extérieure (comme l’or). L’étalon-or constituait en effet un carcan insupportable aux yeux de ceux qui proposaient d’augmenter la quantité de monnaie selon les objectifs de politique économique de tel ou tel gouvernement. Pourtant, ce carcan (une limite) est aussi ce qui garantissait la stabilité (une vertu) de la monnaie. Le débat ne date pas d’hier. Les rois ont toujours voulu manipuler la quantité de monnaie ce qui leur évitait d’avoir à lever de nouveaux impôts toujours impopulaires et risqués. Mais comme ils ne pouvaient manipuler la quantité d’or, ils coupaient les pièces d’or avec un autre métal, apposaient le sceau royal et édictaient une loi pour obliger les agents économiques à utiliser la monnaie officielle (dont la valeur faciale ne correspondait plus à la valeur réelle)…ou alors ils s’entouraient d’alchimistes leur proposant de découvrir la pierre philosophale leur permettant de créer de l’or ! [1].

La qualité de la monnaie et son rôle d’intermédiaire de l’échange provient précisément du fait que la monnaie se définit dans sa capacité à conserver la valeur. Et toute la confiance repose précisément sur le fait que les agents estiment que les moyens de paiements mis en circulation (par la banque centrale et les banques commerciales) permettent en effet de conserver – et donc de véhiculer – la valeur. Si les clients perdent confiance dans leur banque, ils vont vider leurs comptes, récupérer leurs billets de banque, et stocker ces billets dans des coffres. Mais que valent les billets de banque ? Dans le contexte de l’étalon-or, ils étaient gagés sur l’or. Plus précisément, les billets n’étaient que la contrepartie-papier (une sorte de reçu) d’une quantité fixe d’or. Mais dans le système moderne, les billets n’ont plus de valeur intrinsèque et ne sont plus accrochés à une référence externe stable. Et ce sont précisément tous les gouvernements qui ont voulu cet état de fait de manière à conquérir un pouvoir supplémentaire, le pouvoir de « création monétaire ». Or ce système constitue une spoliation permanente : vous travaillez toute votre vie pour amasser des billets qui peuvent perdre à tout moment leur valeur.

Or, la monnaie est un véhicule de la valeur mais ne se confond pas avec la valeur. Elle est un moyen de stockage et de transport de la valeur. C'est pourquoi il est illusoire de confondre le véhicule avec son contenant de sorte que créer de la monnaie n’implique pas de créer de la valeur. La banque centrale peut bien faire marcher la planche à billet (injecter des liquidités) sur la base de laquelle les banques vont créer du crédit, ce n’est pas pour autant que de la valeur économique réelle sera créée dans les mêmes proportions de sorte que le dérapage de la quantité des moyens de paiements mis en circulation par le système bancaire dégénère en inflation ou en bulles spéculatives.
Les économistes qualifiés de « monétaristes » dénoncent cette « illusion monétaire » qui n’est qu’un avatar de plus de la prétention qu’ont les gouvernants à vouloir diriger l’économie comme si les lois économiques se décrétaient dans les parlements. Et ce sont ces économistes que l'on montre du doigt !
Imaginez qu’une loi oblige les banques à ouvrir des comptes chèques à tous les ménages français sans distinction de revenus au motif que la discrimination sociale est un délit. Alors on verra la proportion des chèques en bois grandir car certains ménages utiliseront le chèque comme moyen de paiements alors que leurs comptes ne sont pas suffisamment approvisionnés. Devant la montée des chèques impayés, la plupart des commerçants vont alors refuser ce moyen de paiement, qui était à l’origine une innovation bancaire majeure (monnaie scripturale) permettant d’éviter d’avoir à transporter des espèces. Ainsi, la loi oblige les banques à accorder des chéquiers à tous, mais les agents économiques refusent les chéquiers comme moyen de paiements. Remarquons que si le gouvernement décrète que tout le monde doit avoir une licence ou un master, il y a fort à parier que la valeur du diplôme en sera fortement dépréciée de sorte que des étudiants pourtant bardés de master ne trouveront pas d’emplois.
La valeur et l’efficacité d’un moyen de paiement (ou d’un diplôme) reposent sur la confiance ; or la confiance ne s’obtient pas par la loi mais par le respect mutuel des contrats librement passés entre des agents économiques responsables.

Lénine avait déjà compris que la monnaie était l’oxygène (ou le sang) de l’économie de marché. Il avait compris que pour abattre le régime capitaliste, il fallait corrompre sa monnaie. C’est précisément ce qui se passe dans les situations d’hyperinflation, l’activité économique normale ne pouvant plus fonctionner puisque les agents économiques fuient devant une monnaie qui perd sa valeur au quotidien. Lénine avait raison et considérant son objectif, il était cohérent avec lui-même. C’est plus grave pour les partisans de l’économie mixte (alors que le libéralisme prône déjà la coexistence d’un secteur public et d’un secteur marchand) car ils prétendent réguler et soigner l’économie précisément en manipulant sans cesse une de ces composantes essentielles, la monnaie. Ceux qui accusent les partisans du « free-banking » devraient se rendre compte que nous vivons une époque du « central-banking ». Ce sont les partisans des banques centrales qui ont gagné et tous les gouvernements du monde se sont dotés de banque centrale, même si les plus sages ont pris soin de confier une indépendance à l’institution monétaire en faisant jouer le principe de la séparation des pouvoirs.
Les crises bancaires se sont donc produites dans un contexte où les banques centrales existent alors que leur raison d’être (et leur mission) est justement d’éviter les crises bancaires. Il existe même, depuis les accords de Bâle, une banque centrale des banques centrales à travers la Banque des Règlements Internationaux et une armada de réglementations pensées par des politiques pour apprendre aux banquiers à faire leur métier (métier qu’ils exercent au demeurant depuis des siècles). Les banques centrales se félicitent aujourd’hui d’avoir su intervenir de manière coordonnée pour éviter le pire, mais il est légitime de se poser la question suivante : de telles crises systémiques auraient-elles eu lieu en l’absence de banques centrales ? Car la responsabilité de la politique de la FED (banque centrale américaine) n'est pas minime dans cette affaire. Je conçois que, avec des si, on peut imaginer beaucoup de choses. Mais la question n’est pas anodine et renvoie à ce débat essentiel dans la théorie bancaire.
L’expérience historique invite aussi à ne pas éluder cette question. Entre 1726 et 1914 (pratiquement deux siècles), le franc a conservé une valeur fixe en or (1 FF = 322 mg d’or). En 1928, par décret, 1 franc = 64,5 mg d'or soit une dévaluation de 80% par rapport au prix de 1914. En 1958, 1 franc = 1,8 mg d’or soit une dévaluation de 97 % par rapport au prix de 1928. En 1969, date de la dernière dévaluation officielle du franc en or avant l'abandon de celui-ci comme référence en 1971, 1 franc = 1,6 mg d'or soit une dévaluation de 11 % en une décennie. Autrement dit, avec le système du central-banking, le pouvoir d’achat de la base monétaire n’est plus garanti [2]. Ainsi, les banques centrales éditent une monnaie-papier (les billets de banque) qui n’ont pas de référence externe fixe sur la base de laquelle les banques commerciales fabriquent du crédit (monnaie scripturale), décuplant ainsi l’accroissement de masse monétaire initié par la banque centrale.
Tout cela fonctionne si l’on admet le raisonnement keynésien selon lequel l’augmentation des moyens de paiement sera de nature à stimuler l’économie comme si la masse monétaire était finalement exogène. Mais si la masse monétaire était endogène ?

[1] Caccomo J.L. « Histoire des relations tumultueuses entre monnaie et finances publiques », Revue Sociétal, N° 56, 2° trimestre 2007, PUF, Paris.

[2] voir la contribution de Lane G. « Le retour de l’étalon-or est la solution libérale » in http://blog.georgeslane.fr/


# posted by Caccomo



Par Quimboiseur - Publié dans : Economie
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